Résidence artistique à Mazingarbe

La carte ci-dessous a acquis la profondeur subjective des POM (Petites Oeuvres Mixmédia) qui y pointent…

POM réalisées avec des habitants de Mazingarbe.

Invitations à découvrir Mazingarbe autrement!

J’ai passé trois mois dans la ville de M.

 

Les gens de là-bas disent « la ville » de M.

 

A M il y a 7496 habitants,

4 vaches, 1 éléphant bleu, 1 hérisson, 1 géant, 3 écoles maternelles,

3 écoles primaires, 1 paire de lunettes perdues, 3 boucheries, 3 épiceries,

une maison des 3 cités, 3 terrils, 3154 boîtes aux lettres, 8 salons de coiffure, un arrêt du TER, beaucoup de chapelles,

un nouveau rond-point qui change le sens de la circulation,

quelques brebis et un futur Centre culturel.

 

A M il y a des maisons de mineurs et des châteaux.

 

A M, les gens mangent du waterzooï et des chicons.

A M, les gens ressemblent aux gens de chez moi.

Pourtant, dès que j’ouvre la bouche à M ; les gens de M me disent « T’es po d’chez mi, ti ».

 

Moi, je viens du Nord. Encore plus au nord que le Nord,

tellement au nord que le maire de M dit que je viens de Marseille !

 

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

A la mairie de M, à 12h, il y a une voix qui dit « il est midi, veuillez éteindre votre matériel informatique ainsi que la lumière et les copieurs bon appétit merci »

 

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

A M, on ne peut pas marcher sur les trottoirs.

Parce que les gens de M y garent leur voiture et leurs poubelles.

Mais à M, les gens qui se croisent dans la rue se disent « bonjour ».

« Bonjour », « Bonjour ».

 

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

L’boutiques, y’en a peu dans M.

Mais où que tu sois dans M, à deux minutes tout droit, il y a toujours un marché super

un Leclerq, un match, Lidl ou Aldi, un Simply Market, Supermatch.

Et au marché de M

le samedi matin

il n’y a plus personne, pas grand monde,

quelques gens de B, la ville d’à côté,

pourtant on trouve de tout au marché du samedi matin à M :

du poulet et des bintjes, des chaussures, des matelas, du vernis à ongle, des sacs à mains, des oreillers et des oreillettes, des chiffons et des chicons, des noix et des pantalons, des casseroles,

on trouve de tout au marché du samedi matin à M,

 

sauf des gens.

Enfin c’est ce que disent les marchands.

Et les gens.

 

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

A M, il y a des maisons de mineurs,

des petits jardins et des portails pour clôturer les petits jardins.

Des portails en fer ou en bois.

Des portails solides, électriques ou avec des piques pour clôturer les petits jardins.

D’immenses portails pour clôturer les petits jardins.

 

A M, il y a un mur de briques rouges.

Au milieu, le mur est interrompu par une grande grille en fer rouillé et un cadenas.

Et sur la grille, il y a une pancarte avec un dessin dessus.

Un dessin de gens heureux

heureux de marcher dans un parc sécurisé.

Et puis le mur de briques rouges continue.

 

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

A M, j’ai rencontré des gens de M.

J’ai pris le café avec les dames de la cantine,

j’ai papoté avec des parents devant les grilles des écoles,

j’ai transporté des grilles d’exposition pour le Comité historique

Par un jour de tempête, j’ai escaladé un terril avec une ancienne, bonne marcheuse,

je veux dire toujours bonne marcheuse,

bien que, ce jour-là, l’heure était à l’envol plus qu’à la marche.

 

J’ai fréquenté la médiathèque.

J’ai interviewé Jean et Renée

 

J’ai fait de la poésie avec les enfants des cités

 

A M, il y a des ateliers d’anglais, d’informatique, de couture, de crochet, de cuisine, de peinture, de déco,

Enfin, c’est comme cela que les gens de M appellent ces moments passés ensemble à se raconter les derniers potins, à blaguer,

Ça crochète et ça caquette

ça tricote et ça parlotte

ça peint et ça feinte

 

J’ai dégusté les soupes n°1 à 8 et c’est la soupe n°3 qui a gagné et Danièle que a reçu un robot pour faire la soupe à sa place.

 

J’ai écrit et joué avec Rachida, Keltouma, Haddia, Fatima, Yemina, Zahia et les autres dames de l’alpha

J’ai distrait les anciens dans leurs jeux de cartes et de loto.

Les anciens, c’est ainsi que les gens de M appellent ceux de plus de 55 ans

Quand la semaine est bleue, les anciens de M se réunissent devant de jeunes cuisses qui chantent et dansent

Les autres semaines, les anciens de M se réunissent aussi pour jouer aux cartes et au loto

 

Je me suis fait couper les cheveux à M, j’ai acheté mon pain à M, j’ai fréquenté le Huit à Huit, j’ai papoté avec les gars et les dames d’Activ’Cité,

avec les gars et les dames des Services techniques

et ailleurs encore

 

A M, les gens disent tout le temps « Bon courage » !

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

Toutes les rues de M.

Enfin presque.

Il y a une rue de M où je n’ai pas marché. Je l’ai survolée. Sur Google map.

La rue du chemin des soldats.

Quand je suis arrivée à M, on m’a dit « là, tu ne peux pas aller »

Là habite Sévéso, la petite sœur de Toulouse. Elle crache et fume parfois.

Je l’entends. La journée, elle ronronne.

La nuit, elle clignote comme un arbre de Noël.

 

Les gens de M ne me parlent pas de Sévéso, la petite sœur de Toulouse.

Les gens de M me parlent de l’usine. Celle d’avant. La mine.

Les gens de M parlent de la fosse, avec de la fierté dans les yeux

et trop de souvenirs

comme s’ils ne savaient qu’en faire, où les déposer.

 

J’ai marché dans M, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

A M, le Rhône se jette dans la Marne et croise la Moselle.

A M, Balzac croise Corneille et Sévigné.

A M La Fontaine croise Montaigne.

Et Rembrandt croise Renoir et Ingres.

Je me suis perdue dans M pour mieux me retrouver.

Et dans M, je m’y retrouve mieux que beaucoup d’habitants de M.

 

J’ai tant marché dans M,

Tant arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

Que les enfants de M me reconnaissent

me saluent et me présentent à leurs parents

« c’est Anne »

« c’est la dame qui… »

« la gentille dame qui… »

J’ai marché, arpenté les rues, les boulevards et les quartiers de M.

J’ai observé, j’ai écouté, j’ai rencontré M et ses eMois

J’ai cherché des Poganos,

en vain,

J’ai glané des images et des sons

J’ai filmé les mains et les pieds de M

J’ai travaillé avec des élèves de M

j’ai créé avec eux, avec vous

Et c’est ce travail que nous nous montrons ici

 

J’ai sans doute brai en arrivant à M

de laisser les miens au loin

et je vais braire en repartant

car je me sens très bien à M

A M, les gens ressemblent aux gens de chez mi !

 

Merci beaucoup à vous tous !

 

Anne Versailles

Décembre 2013